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Intelligences Plurielles

Philosophie appliquée de l'IAPenser les relations humain-IA au-delà des dichotomies

règle : 2 branches · ℓ × 0,72 · 9 générations · graine : michel-foucault

Fiche penseur · Philosophie, histoire des systèmes de pensée

Michel Foucault

Le philosophe qui a détourné notre regard des débats vers ce qui les rend possibles. Avec l'épistémè et le pouvoir-savoir, Michel Foucault donne une méthode pour comprendre pourquoi nos discussions sur l'IA tournent en rond — et comment en sortir.

1926–1984 · Français · Épistémologie historique française (Bachelard, Canguilhem) et lignée nietzschéenne ; rattaché au post-structuralisme, étiquette qu'il récusait. Trois phases : archéologie du savoir (années 1960), généalogie du pouvoir (années 1970), éthique de la subjectivation (années 1980).

Vous avez sans doute déjà vécu cette réunion. On y parle d'intelligence artificielle : les uns énumèrent les gains de temps, les autres s'inquiètent pour la confidentialité des données ou pour le sens de leur métier. Troisième séance sur le sujet, mêmes arguments, positions un peu plus crispées qu'à la précédente. Quand un débat s'enlise ainsi, notre réflexe est d'ajouter des arguments — un chiffre, une étude de plus. Et si le problème n'était pas la qualité des arguments, mais quelque chose que personne, dans la pièce, ne peut voir ?

L'eau et le lit

Imaginez une rivière. L'eau fait tout le bruit — les débats, les opinions, les arguments qui s'entrechoquent. Mais ce qui décide d'où l'eau peut couler, c'est le lit : invisible sous le courant, façonné sur un tout autre rythme. Michel Foucault est le penseur qui a détourné notre regard de l'eau vers le lit. Si nos discussions sur l'IA tournent en rond, suggère son œuvre, ce n'est pas faute d'arguments : c'est que nous débattons de l'eau sans jamais regarder ce qui en trace le cours.

Sa chaire au Collège de France s'intitulait « histoire des systèmes de pensée » — tout un programme. Ce que nous tenons pour évident, pensable, sérieux, n'est pas donné une fois pour toutes : cela a une histoire, donc une date de fabrication. Foucault a donné un nom à ce lit invisible : l'épistémè, la grille silencieuse qui, à une époque donnée, décide de ce qui peut s'y dire et s'y tenir pour vrai. Sa question n'est jamais « qui a raison ? », mais : qu'est-ce qui rend nos évidences évidentes — ici, maintenant ?

Ce n'est pas une spéculation abstraite : c'est un travail d'archives. Dans son premier grand livre, Foucault montre comment l'Europe classique s'est mise, en quelques décennies, à enfermer les « insensés » qu'elle avait jusque-là laissés circuler — non qu'on ait découvert une vérité nouvelle sur la folie : le lit du pensable s'était déplacé. Ce qu'on prend pour un progrès de la connaissance est souvent, d'abord, un déplacement du lit.

Qui a le droit de dire vrai ?

Le geste devient vraiment opérant quand Foucault le prolonge vers le pouvoir. C'est son concept de pouvoir-savoir : savoir et pouvoir ne sont pas deux mondes séparés, ils s'engendrent mutuellement. Tout savoir installe des rapports de pouvoir — il qualifie ceux qui savent, disqualifie ceux qui ne savent pas ; tout pouvoir s'appuie sur des savoirs qui le rendent légitime. D'où sa découverte la plus contre-intuitive : le pouvoir moderne ne fonctionne pas d'abord en interdisant. Il produit — des normes, des mesures, des classements, des « bonnes questions ».

Relisez votre comité IA avec cette grille. Qui a le droit d'y dire le vrai ? Le tableau de bord, parce qu'il est chiffré ? Le cabinet de conseil, parce qu'il vient d'ailleurs ? Le métier, parce qu'il connaît le terrain — mais dont l'inquiétude sera notée « résistance au changement » ? Avant même que quiconque ouvre la bouche, le lit du comité est déjà tracé : ce qui comptera comme preuve, ce qui passera pour de l'émotion. Ce partage-là n'est pas neutre — et il n'est écrit dans aucun ordre du jour.

Le même geste éclaire un glissement que nous faisons presque tous. Quand une automatisation vide un métier de son sens, le débat s'installe aussitôt sur le terrain de la technique : « l'IA détruit-elle l'emploi ? », « faut-il s'adapter ou résister ? ». Or ce cadrage est lui-même un effet de lit : il rend interminable l'affrontement pour ou contre la machine, et laisse hors champ les décisions qui ont réellement fabriqué la situation — qui a choisi ce déploiement, qui capte les gains, quelle organisation du travail en sort renforcée. On reproche alors à la technique ce qui relève du modèle économique qui la déploie. Foucault ne dit pas où placer le blâme ; il rend visible que le partage entre « question technique » et « question politique » est déjà, en lui-même, un partage du dicible — et qu'il profite rarement à ceux qui ne l'ont pas tracé.

Foucault en a donné une image restée célèbre : la prison circulaire de Bentham, où chaque détenu, visible à tout instant, finit par se surveiller lui-même. Nul besoin de frapper : il suffit d'être vu. On pense à nos traces numériques — mais l'essentiel est ailleurs : ce qui intéresse Foucault, c'est la manière dont une architecture, un tableau, une procédure fabriquent silencieusement des conduites.

L'objection la plus sérieuse mérite d'être posée dans toute sa force. Si toute vérité est datée, produite par des rapports de pouvoir, au nom de quoi Foucault critique-t-il quoi que ce soit ? Son propre discours n'est-il pas, lui aussi, pris dans une épistémè ? C'est le reproche du philosophe Jürgen Habermas — et des historiens y ont ajouté le leur, contestant la solidité de certaines archives et la netteté de ses découpages d'époques.

La réponse foucaldienne tient en une distinction : analyser les conditions historiques du vrai, ce n'est pas nier le vrai. C'est refuser qu'une vérité se présente comme sans histoire — et se donner le droit de demander comment elle est produite, par qui, avec quels effets. L'objection d'Habermas signale une vraie tension, que Foucault n'a jamais complètement dissoute ; elle n'annule pas l'outil, elle rappelle qu'il coupe dans les deux sens — y compris vers celui qui le manie.

Une honnêteté s'impose d'ailleurs ici. Chez Foucault, les épistémès sont datées et précises — Renaissance, âge classique, modernité — et il a lui-même relativisé le concept après 1970, au profit d'une notion plus souple, le « dispositif ». Étendre son geste à nos débats sur l'IA, comme le fait ce site, est donc une extension que nous assumons : elle prolonge sa méthode, elle ne cite pas sa lettre.

Ce qu'il nous aide à penser

Face à l'IA, cette méthode est d'une actualité troublante. Les systèmes algorithmiques qui organisent nos fils d'information, nos scores et nos recommandations n'interdisent presque rien : ils orientent, en amont, ce qui nous devient visible et probable — un pouvoir productif, exactement au sens de Foucault. Quand une prédiction chiffrée se présente comme « objective », il nous a appris le réflexe : demander comment ce vrai-là est fabriqué, par quelles données, au bénéfice de qui. Et quand la seule alternative dicible en entreprise devient « adopter ou se laisser distancer », c'est le lit qu'il faut interroger : qui a réduit l'IA à une course — et exclu du dicible la question de savoir à quoi nous voulons qu'elle serve ? Foucault ne fournit ni un verdict pour l'IA ni un verdict contre elle — il fournit la question qui précède les verdicts.

À votre prochaine réunion sur l'IA, essayez son geste : pendant que l'eau s'agite, regardez le lit. Qu'est-ce qui, dans cette pièce, est tenu pour évident par tout le monde — et qu'est-ce qui a fabriqué cette évidence ? Il se pourrait que le débat cesse de tourner en rond au moment précis où l'on cesse de le prendre pour un débat d'arguments.

La pensée centrale

Les évidences les mieux partagées — ce qui compte comme vrai, normal, pensable — ont une histoire : elles sont produites par des configurations historiques de savoir et de pouvoir (épistémè, puis dispositif), et non données par la nature des choses. Le geste foucaldien consiste à déplacer la question « qu'est-ce qui est vrai ? » vers « à quelles conditions historiques cet énoncé est-il devenu pensable, dicible, tenu pour vrai ? ». Corollaire décisif : le pouvoir n'est pas seulement répressif, il est productif — il fabrique des savoirs, des normes, des sujets et des formes d'expérience (pouvoir-savoir).

  • Le savoir n'est pas une accumulation continue vers la vérité mais une succession discontinue de configurations historiques (épistémès), séparées par des ruptures.
  • Le pouvoir moderne s'exerce moins par l'interdit que par la norme : il discipline, mesure, compare, classe — et produit ainsi les individus mêmes qu'il gouverne.
  • Savoir et pouvoir s'engendrent mutuellement : toute institution de savoir organise des rapports de pouvoir, tout pouvoir s'appuie sur des savoirs qui le légitiment.
  • « L'homme » comme objet-sujet du savoir est une invention récente de l'épistémè moderne — et pourrait s'effacer avec elle (thèse de la « mort de l'homme »).
  • Là où il y a pouvoir, il y a résistance : les rapports de pouvoir sont relationnels, instables, et ouvrent toujours des marges de jeu.

Méthode Deux méthodes successives et complémentaires : l'archéologie (décrire les règles anonymes qui organisent ce qu'une époque peut savoir, en deçà de la conscience des acteurs) puis la généalogie, héritée de Nietzsche (faire l'histoire de ce qui se présente comme sans histoire — la folie, la prison, la sexualité — pour en exposer les origines contingentes). Foucault renverse ainsi le projet critique kantien : au lieu de chercher ce qui, dans l'apparemment contingent, est nécessaire, il cherche ce qui, dans l'apparemment nécessaire, pourrait être contingent.

Œuvres majeures

  • Histoire de la folie à l'âge classique (1961) — Thèse principale. Archéologie du partage raison/déraison et du « grand renfermement » ; la folie constituée en objet à l'âge classique.

  • Naissance de la clinique (1963) — Archéologie du « regard médical » : formation de la clinique et de l'anatomo-pathologie modernes.

  • Les Mots et les Choses (1966) — Archéologie des sciences humaines : trois épistémès (Renaissance, âge classique, modernité) et thèse de la « mort de l'homme ». Grand succès public.

  • L'Archéologie du savoir (1969) — Ouvrage méthodologique : formation discursive, énoncé, et limites reconnues de l'archéologie (rendre compte du passage d'une épistémè à l'autre).

  • L'Ordre du discours (1971) — Leçon inaugurale au Collège de France (décembre 1970). Charnière vers l'analyse des procédures de contrôle du discours et du pouvoir.

  • Surveiller et punir (1975) — Généalogie de la prison et de la société disciplinaire : panoptisme, corps dociles, pouvoir de normalisation.

  • Histoire de la sexualité, I : La Volonté de savoir (1976) — Critique de « l'hypothèse répressive » ; introduction du biopouvoir et de la thèse pouvoir/résistance.

  • Histoire de la sexualité, II et III : L'Usage des plaisirs · Le Souci de soi (1984) — Éthique antique, techniques de soi, subjectivation. Parus quelques semaines avant sa mort.

  • Cours au Collège de France (édition posthume) (1997) — Notamment Il faut défendre la société (1976), Sécurité, territoire, population (1977-1978), Naissance de la biopolitique (1978-1979), L'Herméneutique du sujet (1981-1982). Dits et écrits (1994) rassemble articles et entretiens.

Sur le site, ce penseur est au travail dans

Voir aussi : Wikipédia