Penser l'IA avec Bernard Stiegler — épisode 5/5
Contre la disruption, des technologies contributives
Ce que nous avons appris à refuser
Si vous avez suivi cette série, vous voilà équipé. L'épisode 1 vous a donné les trois questions du pharmakon — que soigne cette technique, qu'empoisonne-t-elle, qui l'accuse pour s'épargner quel examen. Le deuxième, le test de la partition — savoir si vous relisez en auteur ou en spectateur. Le troisième, l'inventaire des délégations — repérer les savoirs qui se dissolvent sans profiter à personne. Le quatrième, l'audit du carnet — savoir à qui appartiennent vos mémoires externes.
Quatre outils, et un point commun : ce sont des outils de défense. Ils protègent — du poison, de la dépossession, de la captation. C'est nécessaire, et ce n'est pas rien. Mais une question reste en creux, et elle finit par se faire entendre : se défendre, oui — mais pour aller où ? La critique la plus rigoureuse des technologies ne dit toujours pas à quoi ressemblerait une technologie qu'on aurait des raisons de vouloir.
L'épisode précédent promettait le mot le plus optimiste du vocabulaire de Stiegler. Le voici — mais il faut d'abord passer par le diagnostic qui le rend nécessaire.
La disruption, ou les circuits qui se court-circuitent
Dans un de ses derniers livres, au titre inhabituellement direct — Dans la disruption : comment ne pas devenir fou ? (2016) —, Stiegler donne sa forme finale au diagnostic que toute la série a préparé. La disruption, dans son vocabulaire, n'est pas un synonyme chic d'innovation. C'est un phénomène précis : l'asymétrie des vitesses. L'innovation technique va structurellement plus vite que la socialisation — plus vite que le temps qu'il faut aux individus pour intérioriser (épisode 2), aux métiers pour se réorganiser sans se dissoudre (épisode 3), aux institutions pour instituer. Quand l'écriture s'est répandue, l'école a eu des siècles pour se construire autour d'elle. Les systèmes actuels se déploient en dix-huit mois, à l'échelle de sociétés entières.
Le résultat n'est pas seulement de l'inconfort : c'est un court-circuit. Les circuits longs — apprendre, transmettre, débattre, instituer — sont pris de vitesse par les circuits courts — déployer, capter, monétiser. Et l'on comprend alors pourquoi la réponse réflexe, freiner, rate sa cible : le problème n'est pas la vitesse en soi, c'est l'écart entre deux vitesses. On ne répare pas un court-circuit en coupant le courant ; on le répare en reconstruisant le circuit. La question devient donc : que faudrait-il réinstituer — et avec quoi ?
Le Je, le Nous, et le troisième brin
Ce que Simondon a vu
La réponse de Stiegler s'appuie sur le philosophe auquel il doit le plus, Gilbert Simondon. L'idée de Simondon tient en une inversion : nous croyons que des individus tout faits se réunissent pour former des groupes ; en réalité, le « je » et le « nous » ne préexistent pas l'un à l'autre — ils se fabriquent mutuellement. Vous l'avez vécu sans le nommer : une équipe traverse un vrai désaccord, l'élabore au lieu de l'étouffer, et il en sort quelque chose de double — un collectif plus solide et des individus plus affirmés, chacun sachant mieux ce qu'il pense pour l'avoir défendu. Le « je » et le « nous » ont cristallisé ensemble, comme deux formes qui se prennent dans la même solution. Simondon appelait cela le transindividuel.
Ce que Stiegler y ajoute
L'ajout de Stiegler, fidèle au geste de toute son œuvre, est le troisième brin : cette co-fabrication du « je » et du « nous » passe toujours par des techniques. La langue qu'on parle, les livres qu'on lit ensemble, les lieux et les outils du débat — le milieu dans lequel un collectif s'élabore est un milieu technique. La transindividuation est ce processus à trois brins : psychique, collectif, technique. Et les « circuits longs d'individuation » que le premier épisode évoquait sans les définir sont exactement cela : les chemins lents par lesquels des personnes et des groupes montent ensemble en savoir et en singularité, à travers leurs supports partagés.
D'où le critère qui manquait à notre boussole — le seul critère positif de la série, celui qui juge non ce qu'une technologie détruit, mais ce qu'elle rend possible : un dispositif est contributif quand ceux qui l'utilisent en sortent plus capables de penser ensemble. Il désindividue quand il les rend interchangeables — c'était la prolétarisation — ou quand il les isole chacun dans son flux personnalisé, un « je » sans « nous », mille solitudes optimisées côte à côte.
À quoi ressemblerait une IA contributive
Appliquons le critère, trait par trait. Une IA contributive rendrait ses sources et ses limites discutables — non pas parfaites : discutables, c'est-à-dire offertes au désaccord instruit. Elle outillerait l'élaboration collective — aider une équipe à formuler ses options et ses dissensus — plutôt que de distribuer à chacun sa réponse instantanée et privée. Et elle laisserait derrière elle des utilisateurs qui montent en savoir : le critère de l'épisode 3, devenu principe de conception. L'IA de captation, que nous connaissons mieux, est son symétrique exact : sources opaques, réponse individuelle immédiate, utilisateurs interchangeables.
Il faut alors affronter l'objection qui monte d'elle-même, car elle est la plus sérieuse de toute la série : tout cela est une utopie de philosophe. Les modèles économiques dominants récompensent la captation, pas la contribution ; ce qui se finance, c'est le flux qui retient, pas le commun qui élève ; Wikipédia serait l'exception qui confirme la règle. L'objection décrit quelque chose de réel — un rapport de forces. Mais un rapport de forces n'est pas une loi de la nature, et il se trouve que les contre-preuves existent à toutes les échelles : les communs numériques et les logiciels libres tiennent depuis des décennies au cœur même de l'économie qui devait les rendre impossibles ; et les « institutions du soin » croisées dans cette série — l'école après l'écriture, la relecture collective après le copilote, la transmission après l'automatisation — sont des technologies contributives qui ne disent pas leur nom. Surtout, le critère reste utilisable en terrain hostile. On ne choisit pas toujours son économie ; on choisit plus souvent qu'on ne croit ses outils, ses exigences de client, ses principes de conception. Un critère ne garantit pas la victoire ; il évite de se battre pour la mauvaise chose.
Je dois ici une transparence : ce site est une tentative de ce genre. Des fiches de concepts reliées entre elles, un réseau qu'on peut parcourir, des sources affichées, un standard de qualité rendu explicite — l'idée n'est pas que vous adhériez à ce que vous venez de lire, mais que vous repartiez mieux outillé pour en discuter, y compris contre moi. Je ne prétends pas que la tentative soit réussie : c'est précisément le genre de chose dont le lecteur est juge, et le fait que vous puissiez en juger fait partie de l'essai.
Qui écrit l'ordonnance ?
Le premier épisode de cette série s'achevait sur une question laissée ouverte : le pharmakon exige une posologie, un suivi, une prescription — mais il n'y aura pas de pharmacien en chef, alors qui écrit l'ordonnance ? Au terme du chemin, la réponse de Stiegler se laisse formuler simplement : l'ordonnance s'écrit à plusieurs — et l'écrire ensemble est déjà le remède. Car délibérer sur nos techniques, à hauteur d'équipe, d'école ou de famille, c'est très exactement faire ce que la disruption court-circuite : un « nous » qui s'élabore, des « je » qui s'affirment, à travers un objet technique commun. L'ordonnance collective n'est pas le moyen de la thérapeutique ; elle en est le premier acte.
Voici donc la boussole complète, en guise d'adieu à cette série : trois questions pour situer le pharmakon, un test pour rester auteur, un inventaire pour garder ses savoirs, un audit pour posséder ses mémoires — et un critère pour orienter le tout : de quoi sortons-nous plus capables, ensemble ? Stiegler, mort en 2020, n'a pas vu les systèmes qui nous occupent aujourd'hui. Ses outils, eux, ne se sont jamais si bien portés — et la bifurcation qu'il appelait de ses vœux n'est pas une prophétie : c'est un travail, déjà commencé, auquel il manque des mains. Les fiches de ce site restent ouvertes pour continuer sans moi.