Penser l'IA avec Bernard Stiegler — épisode 1/5
Bernard Stiegler face à l'IA : le poison, le remède — et le bouc émissaire
L'injonction au camp
La scène se rejoue partout, à quelques variantes près. En comité de direction, où une présentation promet trente pour cent de productivité grâce aux « agents intelligents » — et où l'on attend de vous un avis ferme. En réunion d'équipe ou en CSE, où la même annonce déclenche des inquiétudes parfaitement sensées : les compétences, la surveillance, le sens du métier. Au dîner, enfin, quand quelqu'un se tourne vers vous : « Toi qui suis ces choses-là, l'IA — c'est une chance ou une catastrophe ? »
Et vous voilà sommé de choisir un camp.
Or les deux discours disponibles sur le marché ont un défaut commun : ils sont inutilisables. Le premier, l'émerveillement productiviste, vous explique que tout ira plus vite, que les réfractaires seront dépassés, qu'il faut « embarquer » — et il devient muet dès qu'une question sérieuse arrive : que fait-on des heures gagnées ? qui répond des erreurs ? que devient le savoir-faire de celles et ceux qu'on « augmente » ? Le second, l'alarme civilisationnelle, vous décrit une humanité qui n'écrit plus, ne pense plus, ne se parle plus — et il ne vous aide pas davantage lorsqu'il faut, lundi matin, décider si l'équipe adopte ou non tel outil, et à quelles conditions.
Si vous sortez de ces conversations avec une fatigue particulière, ce n'est probablement pas parce qu'il vous manque une conviction. C'est peut-être que la fatigue est un signal : la question « pour ou contre ? » est mal posée. Et il se trouve qu'un philosophe français a passé sa vie à la reformuler.
Bernard Stiegler n'a pas eu un parcours de philosophe. Incarcéré cinq ans pour braquage, il découvre la philosophie en prison, dans la lecture de Husserl ; il en sort avec le début d'une œuvre, soutient sa thèse sous la direction de Jacques Derrida, dirigera plus tard l'IRCAM. On peut retenir de cette trajectoire une chose qui n'est pas anecdotique : cet homme savait, de première main, qu'aucune situation n'est un destin — et c'est précisément ce qu'il a entrepris de penser à propos des techniques.
Le mot qui manquait : pharmakon
L'humain n'a jamais été pur
Avant d'arriver à l'intelligence artificielle, il faut passer par un détour que Stiegler emprunte à un très vieux mythe. Dans le Protagoras de Platon, le titan Épiméthée est chargé de distribuer les qualités aux vivants : les griffes, la fourrure, la vitesse, la force. Étourdi — son nom signifie « celui qui réfléchit après coup » —, il épuise tout le stock avant d'arriver à l'humain, qui se retrouve nu, lent, sans défense. Pour réparer l'oubli, Prométhée vole le feu et les arts : l'humain survivra par ses outils, ou pas du tout.
Stiegler tire de ce mythe son concept le plus fondamental, le « défaut d'origine », qu'il résume d'une formule joueuse : l'homme est un accident provoqué par une panne d'essence. Nous n'avons pas d'essence, pas de nature achevée qui précéderait nos techniques : nous n'existons qu'appareillés — au feu, à l'écriture, au smartphone. La conséquence pour notre sujet est immédiate, et elle désarme d'emblée un fantasme qui traverse les débats actuels : l'IA n'envahit pas une humanité pure qui aurait vécu jusqu'ici sans prothèses. Il n'y a jamais eu d'humanité sans prothèses. La question n'est donc pas de savoir si nous acceptons ou refusons d'être transformés par nos techniques — nous l'avons toujours été. Elle est de savoir comment.
Poison et remède, en même temps
C'est ici qu'intervient le mot central de toute l'œuvre, hérité de Derrida et, à travers lui, de Platon. Dans le Phèdre, Socrate raconte l'invention de l'écriture, présentée à un roi d'Égypte comme un remède contre l'oubli. Le roi répond exactement l'inverse : ce sera un poison pour la mémoire, puisqu'on cessera de se souvenir par soi-même. Le grec dispose d'un mot pour cette ambivalence : pharmakon — ce qui soigne et ce qui empoisonne, indissociablement.
Toute l'originalité de Stiegler est de prendre cette ambivalence au sérieux, sans chercher à la trancher. L'écriture a bel et bien affaibli la mémoire vivante — et elle a rendu possibles le droit, la science, la littérature. Le web démocratise le savoir et industrialise la captation de l'attention. Il ne s'agit pas d'une alternance — tantôt bon, tantôt mauvais — mais d'une simultanéité : le même objet, au même moment, ouvre et ferme des possibilités. Comme un médicament puissant : la molécule qui soigne est celle qui empoisonne, et tout se joue dans la posologie, la prescription, le suivi. Personne ne demande si la morphine est « une chance ou une catastrophe » ; on demande pour qui, à quelle dose, avec quel accompagnement. C'est très exactement la question que Stiegler pose à chaque technique — et qu'il nous tend pour l'IA.
Le troisième sens : le bouc émissaire
Mais le mot grec ne s'arrête pas là, et Stiegler tenait à son troisième sens comme aux deux premiers. Le pharmakos, dans la Grèce ancienne, c'est la victime expiatoire — l'être que la cité charge de ses maux et qu'elle expulse pour se purifier. Le vocabulaire d'Ars Industrialis, le groupe de réflexion que Stiegler a fondé, est explicite : « un pharmakon doit toujours être envisagé selon les trois sens du mot : comme poison, comme remède et comme bouc-émissaire ».
Ce troisième sens décrit quelque chose que nous voyons tous les jours sans le nommer. Quand une société ne sait pas prendre soin d'une technique — quand elle la déploie sans prescription, sans suivi, sans se demander ce qu'elle soigne ni ce qu'elle abîme —, il lui reste une issue commode : accuser l'objet. « C'est la faute des écrans. » « C'est la faute des algorithmes. » « C'est la faute de l'IA. » Le pharmakon devient l'exutoire de ce que Stiegler appelle une incurie : l'accusation tient lieu d'examen, et personne n'a plus à se demander qui a décidé quoi, dans quelle organisation, au service de qui.
Précisons, car la nuance est décisive : critiquer l'IA n'est pas en faire un bouc émissaire. Le poison est réel, les inquiétudes sont souvent fondées, et les nommer fait partie du soin. L'opération bouc émissaire commence ailleurs — au moment précis où l'accusation de l'objet dispense d'examiner le reste : les choix managériaux, les modèles économiques, nos propres usages. La technophobie devient alors autre chose qu'une critique : une manière de ne pas s'examiner soi-même.
Ce que ça change, en situation
Descendons de la philosophie vers le lundi matin, car ce vocabulaire n'a d'intérêt que s'il travaille.
En réunion. Une direction annonce le déploiement d'un assistant IA qui rédigera les comptes rendus. Le débat s'installe spontanément en « pour ou contre ». Reformulez-le en trois questions. Que soigne cet outil ? Du temps réel, une corvée que personne ne regrettera, peut-être des réunions mieux documentées. Qu'empoisonne-t-il ? La compétence de synthèse de ceux qui ne rédigeront plus, des comptes rendus que plus personne ne relit puisque personne ne les a écrits, des décisions moins bien mémorisées parce que moins digérées. Et la troisième question, celle qu'on oublie toujours : dans six mois, si les réunions sont devenues pires, qui sera accusé ? L'outil, très probablement — alors que personne n'aura défini qui relit, qui valide, ni ce qu'on fait du temps gagné. Poser cette question-là avant, c'est déjà écrire l'ordonnance au lieu de préparer le procès.
Chez soi. Un adolescent passe ses soirées à parler avec un chatbot. Le réflexe binaire propose deux voies également pauvres : couper (le poison, rien que le poison) ou laisser faire (ce n'est qu'un outil). La question pharmacologique rouvre ce que la panique ferme : qu'est-ce que cette conversation soigne — une solitude, la honte de poser certaines questions à un adulte ? Qu'est-ce qu'elle risque d'empoisonner — le détour par l'autre réel, celui qui résiste, déçoit, surprend ? À quelles conditions l'un sans l'autre ? Il n'existe pas de réponse générale, et c'est le point : ces questions ne remplacent pas la conversation avec l'adolescent, elles la rendent possible.
Dans le débat public. Une fois le troisième sens en tête, on repère l'opération partout. Un éditorial impute à l'IA seule l'effondrement de la confiance dans l'information — sans un mot sur les modèles économiques de l'attention qui l'ont précédée de quinze ans. Et l'on repère aussi son symétrique exact, car le remède miracle est l'autre visage du bouc émissaire : l'IA qui « résoudra » l'école, l'hôpital, la solitude. Dans les deux cas, la structure est la même — on charge l'objet, en accusation ou en promesse, pour ne pas regarder le système qui l'accueille.
La bifurcation reste possible
Le test des trois questions
De tout cela, on peut tirer un outil qui tient sur une fiche — trois questions à poser à n'importe quel déploiement d'IA, du logiciel d'équipe à la politique publique :
- Que soigne cette technique ? Quel manque, quelle pénibilité, quel empêchement réels viendrait-elle traiter — et pour qui ?
- Qu'empoisonne-t-elle ? Quels savoirs, quels liens, quelles capacités risquent de s'atrophier si on la déploie sans suivi — et chez qui ?
- Qui l'accuse, et pour s'épargner quel examen ? Si elle échoue, qui portera le chapeau — et quelles décisions, quelles organisations, quels renoncements l'accusation permettra-t-elle de ne pas interroger ?
Si la troisième question vous semble la plus inconfortable, c'est normal. C'est elle qui déplace le regard de l'objet vers nous.
Une thérapeutique, pas un verdict
Stiegler avait un mot pour l'horizon de ce travail : la néguentropie — la capacité, contre la pente qui va vers l'usure et la dissolution, de produire de l'organisation, du lien, du savoir. Peu importe ici la physique sous-jacente ; ce qui compte est l'idée qu'elle porte : rien de ce que nous vivons avec l'IA n'est un destin. Une technique déployée avec soin peut nourrir les capacités qu'elle menace — c'est un choix, jamais un acquis, et ce choix est collectif. La posture qui en découle n'est ni celle de l'évangéliste ni celle du procureur : quelque chose comme un soignant du rapport aux techniques — attentif aux effets, exigeant sur les conditions, réfractaire aux verdicts.
Cette position, je ne la tiens pas depuis une chaire. J'ai passé quinze ans dans la tech à construire du logiciel avant de devenir psychologue clinicien ; j'ai donc parlé les deux langues — celle des promesses de productivité, et celle de ce que ces promesses font aux personnes. Si je tiens tant à ce troisième sens du pharmakon, c'est parce que je le vois fonctionner des deux côtés : côté entreprise, l'outil accusé des défaillances d'une organisation ; côté cabinet, la technique chargée de maux qui ont, presque toujours, des adresses plus précises.
Il faut, pour être honnête, exposer l'objection la plus sérieuse faite à ce cadre : tout n'est peut-être pas affaire de dosage. Certains soutiennent que des techniques peuvent être structurellement déséquilibrées vers le poison — que les architectures conçues pour capter l'attention, par exemple, ne sont pas un médicament mal dosé mais un dispositif dont la toxicité est le modèle d'affaires. L'objection mérite mieux qu'une esquive, et la pharmacologie ne la contredit pas : elle n'a jamais affirmé que tout pharmakon soit soignable — Stiegler lui-même n'a rien dit de tel. Elle exige seulement que la question du soin soit instruite avant le verdict ; et il arrive que l'instruction conclue au retrait. La différence avec le bouc émissaire tient précisément à cela : une condamnation qui vient après l'examen n'est pas un exutoire, c'est un jugement.
Reste l'obstacle le plus tenace, qui n'est pas intellectuel : le camp est confortable. Appartenir rassure ; discerner expose. En réunion, « ça dépend — et voici précisément de quoi » sera toujours moins applaudi qu'une conviction bien assénée. C'est pourtant la seule position qui aide réellement ceux qui doivent décider.
Qui écrit l'ordonnance ?
Le médicament est déjà dans nos organisations, nos poches, nos conversations — la question de le prendre ou non est derrière nous. Restent les vraies questions : la posologie, le suivi, et surtout la main qui écrit l'ordonnance. Il n'y aura pas de pharmacien en chef ; cette écriture-là est nécessairement collective, et elle commence à la taille d'une équipe, d'une famille, d'une réunion de lundi matin.
Stiegler nous laisse bien plus que le pharmakon pour la tenir. Dans les prochains épisodes de cette série : la grammatisation, ou pourquoi les grands modèles de langage franchissent une étape que l'écriture avait ouverte ; la prolétarisation, ou ce que nous perdons vraiment quand nous déléguons — et ce qui ne se perd qu'avec notre consentement ; la rétention tertiaire, ou ce que deviennent des mémoires confiées aux machines ; et les technologies contributives, ou à quoi ressemblerait une IA dont nous sortirions plus capables.
D'ici là, la prochaine fois qu'on vous demandera si l'IA est une chance ou une catastrophe, vous pourrez répondre en médecin plutôt qu'en juge : ça dépend de ce qu'on soigne, de ce qu'on surveille — et de qui signe l'ordonnance.