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Intelligences Plurielles

Philosophie appliquée de l'IAPenser les relations humain-IA au-delà des dichotomies

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Penser l'IA avec Bernard Stiegler — épisode 3/5

Prolétarisation : ce que nous déléguons aux machines

Matthieu Ferry12 min

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La question qu'on n'ose pas poser

La scène est agréable, cette fois. L'outil a été déployé, il fonctionne : les comptes rendus s'écrivent seuls, les synthèses tombent en quelques secondes, chacun a gagné plusieurs heures par semaine. Le comité de pilotage parle de « succès d'adoption ». Et quelque part dans la salle, une question flotte, que personne ne pose à voix haute parce qu'elle paraîtrait ingrate : et si j'étais en train de perdre quelque chose ?

Cette question est coincée entre deux discours qui l'empêchent d'exister. D'un côté, l'injonction au gain de temps : déléguez, optimisez, ne restez pas à la traîne — s'inquiéter, c'est ne pas avoir compris. De l'autre, une culpabilité diffuse qui n'ose pas s'argumenter : le sentiment vague de tricher, de s'amollir, sans pouvoir dire précisément ce qui se perdrait ni pourquoi ce serait grave.

Vous connaissez pourtant déjà la réponse, par une expérience que presque tout le monde a faite. Dix ans de GPS, et le jour où le téléphone s'éteint, la ville que vous traversez quotidiennement se révèle illisible. Personne ne vous a volé le sens de l'orientation : il s'est dissous, doucement, dans la délégation. Vous n'avez rien perdu le jour où vous avez installé l'application — vous avez perdu chaque jour où vous ne l'avez plus exercé.

L'épisode précédent s'était clos sur une question laissée ouverte : que perdons-nous exactement, quand nous déléguons ? Bernard Stiegler a construit, pour y répondre, son concept le plus incisif.

Trois vagues de dépossession

Le prolétaire n'est pas celui qu'on croit

Le mot va surprendre : prolétarisation. Il sent son dix-neuvième siècle, la lutte des classes, les manifestes. Mais Stiegler le reprend à Marx en le déplaçant : le prolétaire, dans cette lecture, n'est pas défini par la pauvreté — il est défini par la dépossession de son savoir. L'artisan maîtrisait un processus entier ; l'ouvrier de la manufacture actionne des leviers dont il ne comprend plus la logique. Son geste n'a pas disparu : il a été capturé — discrétisé, enregistré, incorporé dans la machine. Les lecteurs de l'épisode précédent reconnaîtront le mécanisme : c'est une grammatisation. Ce qui se grammatise devient délégable ; ce qui est délégué sans retour cesse d'appartenir à quelqu'un.

Première vague, donc : le savoir-faire manuel — celui du geste et de la main, le premier capturé.

Le désir sous GPS

La deuxième vague, au vingtième siècle, monte plus haut : elle atteint le savoir-vivre. Le marketing et les industries culturelles grammatisent les modes d'existence — ce qu'on mange, ce qu'on regarde, ce qu'on désire. Le consommateur idéal ne sait plus vivre par lui-même : ses choix existentiels sont prescrits, ses goûts sont des segments.

Si cette description semble datée, sa version contemporaine ne l'est pas : l'économie de l'attention est exactement cela — un GPS pour le désir. Le flux de recommandation décide de la prochaine vidéo, l'autoplay décide qu'il y en aura une, la notification décide du moment. Chacune de ces micro-délégations est confortable ; leur somme est un savoir-vivre qui s'exerce de moins en moins. On reconnaît la signature de la prolétarisation à ce détail : ce n'est jamais un vol — c'est une érosion consentie, service rendu après service rendu.

La vague qui touche d'abord les puissants

La troisième vague est celle qui nous concerne directement, et Stiegler la date d'un événement précis : la crise financière de 2008. Ce qu'elle a révélé dépasse la finance — des décideurs parmi les mieux payés du monde ne comprenaient plus les systèmes algorithmiques qui tradaient en leur nom. Le savoir-penser lui-même — analyser, juger, décider — s'était dissous dans l'automatisation. Détail décisif : cette vague-là ne frappe pas d'abord les faibles. Elle frappe d'abord ceux qui ont les moyens de tout déléguer.

L'IA générative étend ce mouvement au raisonnement quotidien : rédiger, synthétiser, comparer, trancher. Et c'est ici qu'il faut poser le critère qui sauve ce concept du catastrophisme. Une délégation ne prolétarise pas en soi. Elle prolétarise quand le savoir délégué cesse d'être exercé et compris — quand plus personne, nulle part, ne monte en capacité. Déléguer le calcul à la calculatrice n'a pas prolétarisé les ingénieurs : ils comprennent ce qu'elle fait et sauraient le refaire lentement. Le critère n'est pas la délégation ; c'est ce qui reste vivant chez le déléguant.

Ce qui se déplace et ce qui se dissout

Il faut maintenant affronter la meilleure objection, car elle est solide. Chaque génération pleure des savoirs perdus — Socrate pleurait déjà la mémoire vivante que l'écriture allait affaiblir — et pourtant l'humanité n'a jamais su autant de choses qu'aujourd'hui. Les savoirs ne disparaissent pas, dit cette objection : ils se déplacent. On a perdu le calcul mental et gagné la programmation ; perdu l'orientation et gagné le temps de penser à autre chose. Le bilan serait positif, et la prolétarisation un nom savant pour la nostalgie.

L'objection mérite d'être prise au sérieux, et Stiegler ne la contredit qu'à moitié : il ne nie pas le déplacement — il demande à qui il profite. Quand l'écriture a capturé la mémoire, des institutions entières (l'école, le droit, les bibliothèques) ont organisé la remontée du savoir vers les personnes : le déplacement a produit des lettrés. La prolétarisation nomme le cas inverse : celui où le savoir quitte les personnes sans remonter nulle part — où il se dissout dans le système. 2008 en reste la démonstration la plus pure : le savoir que les traders ont perdu, personne ne l'a gagné. Pas même les machines, qui exécutaient sans comprendre. La question n'est donc jamais « perd-on quelque chose ? » — on perd toujours quelque chose. La question est : quelqu'un, quelque part, monte-t-il en savoir grâce à ce que je délègue ?

Ramenée au travail concret, cette question devient immédiatement opérante. Le compte rendu automatisé : si plus personne ne le relit en responsable, le savoir de la synthèse s'est dissous. L'outil de présélection RH : si plus personne ne sait motiver un refus autrement qu'en invoquant le score, le savoir du jugement s'est dissous. L'aide à la décision clinique : si le praticien ne sait plus dire pourquoi il est d'accord avec la machine, quelque chose du métier s'est dissous — même si chaque cas individuel est mieux traité.

J'ai vécu les deux versants de ce processus. Pendant quinze ans, j'ai construit des logiciels dont la fonction, à la fin des fins, était d'automatiser des tâches — donc de déplacer des savoirs — chez mes clients. Puis j'ai fait le chemin inverse : me reconvertir en psychologie, c'est-à-dire passer des années à réintérioriser lentement un savoir qui ne se délègue pas, qui ne s'installe pas, qui ne s'exerce qu'en première personne. Je peux en témoigner simplement : la déprolétarisation n'est pas un concept abstrait. C'est un travail — long, coûteux, et l'une des choses les plus vivifiantes que j'aie faites.

L'entretien des savoirs

L'inventaire des délégations

De cet épisode, emportez un outil qui tient en trois questions — à se poser une fois par an, pour soi ou en équipe :

  1. Qu'ai-je délégué cette année que je n'exerce plus jamais ? La liste est plus longue qu'on ne croit ; l'écrire suffit souvent à hiérarchiser.
  2. Pour chaque délégation : est-ce que je comprends encore ce que la machine fait à ma place ? Comprendre ne veut pas dire savoir refaire vite — cela veut dire savoir expliquer, contester, repérer l'erreur.
  3. Où est-ce que je monte en savoir grâce au temps gagné ? C'est la question que l'injonction au gain de temps ne pose jamais. Si la réponse est « nulle part », le temps n'a pas été gagné : il a été déplacé — et probablement capté par autre chose.

Le contre-mouvement existe

La prolétarisation n'est pas une fatalité, et le contre-mouvement n'est pas une utopie : il a des preuves. Wikipédia est écrite par des gens qui montent en savoir en contribuant. Les logiciels libres forment leurs propres mainteneurs. Stiegler et le groupe Ars Industrialis appelaient cela l'économie de la contribution : des dispositifs où l'usage même produit du savoir chez l'usager, au lieu d'en extraire.

À hauteur d'équipe, la déprolétarisation ressemble à des choses modestes : un compte rendu automatisé que quelqu'un relit et signe ; un junior à qui l'on explique ce que l'outil vient de faire et pourquoi c'est presque juste ; des temps réguliers d'exercice sans assistance — non par purisme, mais comme on entretient un muscle qu'on espère ne jamais solliciter en urgence. Réapprendre un itinéraire par cœur n'est pas de la nostalgie : c'est de l'entretien.

Conduire avec carte et GPS : voilà, au fond, la position que cette série défend depuis le premier épisode. Ni refuser l'outil, ni s'y dissoudre — rester capable des deux gestes, et choisir en connaissance de cause lequel exercer aujourd'hui.

Le savoir n'est pas un stock

Si cet épisode devait tenir en une phrase : le savoir n'est pas un stock qu'on possède, c'est un exercice qu'on entretient — et ce qu'on cesse d'exercer, on le prête d'abord, on le perd ensuite.

Reste une question que les trois vagues laissent intacte : où vont, exactement, tous ces savoirs capturés ? Dans quels supports, entre quelles mains, et avec quel pouvoir sur nos mémoires ? Stiegler a un mot pour ces supports — et il concerne directement les modèles de langage qui mémorisent à notre place. Prochain épisode : la rétention tertiaire, ou nos mémoires externalisées.