Penser l'IA avec Bernard Stiegler — épisode 2/5
Les LLM, nouvelle étape de la grammatisation
Les deux intuitions
Vous avez demandé à un assistant IA de rédiger une note de synthèse — ou une proposition commerciale, un compte rendu, un message délicat. Le texte est arrivé en quelques secondes : propre, structuré, d'une aisance déconcertante. Et vous avez ressenti deux choses en même temps. D'abord : « c'est du remplissage — bien tourné, mais personne n'a pensé ce texte ». Ensuite, plus inconfortable : « je n'aurais pas fait mieux, et il m'aurait fallu deux heures ».
Ces deux intuitions ne devraient pas pouvoir coexister. Elles coexistent pourtant, et chez les esprits les plus exigeants.
Le débat public propose de trancher. Un camp vous rassure : ces systèmes ne sont que des « autocomplétions de luxe », de la statistique sans pensée — dormez tranquille, rien d'important ne s'est produit. L'autre camp s'émerveille ou s'alarme : une intelligence émerge, la machine comprend, l'écriture humaine vit ses dernières décennies. Le premier discours n'explique pas la qualité troublante de ce que vous venez de lire ; le second explique beaucoup trop, et dissout toute nuance. Surtout, aucun des deux ne vous aide à décider ce que vous ferez demain matin : déléguer ou non, quoi, à quelles conditions.
Et si les deux intuitions étaient vraies ensemble ? Pour les tenir d'une seule main, il faut un mot que le débat actuel ne possède pas. Le premier épisode de cette série a présenté le pharmakon — toute technique est à la fois poison, remède et bouc émissaire potentiel. Voici le deuxième outil que nous lègue Bernard Stiegler, plus précis, taillé exactement pour notre affaire : la grammatisation.
Discrétiser pour reproduire
La partition, ou l'art de mettre le vivant en boîte
Le mot vient de gramme : la trace, la lettre — l'unité discrète. Grammatiser, chez Stiegler, c'est transformer un flux continu et vivant en éléments distincts, manipulables, reproductibles. Sa formule tient en quatre mots : discrétiser en vue de reproduire.
L'exemple le plus parlant n'est pas l'écriture, c'est la partition. Une sonate est un flux : un geste, un souffle, un temps vécu. La notation musicale découpe ce flux en unités discrètes — hauteurs, durées, nuances — et le fixe sur papier. Grâce à cette capture, Bach traverse trois siècles et se joue ce soir à Tokyo comme à Lyon. Mais chacun sait ce que la partition ne contient pas : le toucher, le rubato, la présence — tout ce qui fait qu'aucune interprétation ne ressemble à une autre. La partition transmet la musique précisément parce qu'elle ne la capture pas toute.
Trois révolutions déjà traversées
Stiegler lit l'histoire humaine comme une succession de ces captures, chacune saisissant un flux plus intime que la précédente. L'écriture alphabétique grammatise la parole : le discours vivant devient lettres, et cette capture — dont Platon se méfiait déjà, on l'a vu dans l'épisode précédent — rend possibles le droit, la philosophie, la science. Au dix-neuvième siècle, l'enregistrement grammatise le sensible lui-même : le phonographe capture la voix, le cinématographe le mouvement ; Walter Benjamin analysera ce que cette reproductibilité industrielle fait à l'art. Puis le numérique étend la capture aux comportements : clics, trajets, achats, hésitations — tout ce qui se discrétise en données.
À chaque étape, le même drame en deux actes : une perte immédiate (la mémoire vivante recule devant le texte, l'aura devant la copie) et un gain possible (des savoirs transmissibles, cumulables, partageables) — jamais garanti, toujours conditionné à ce qu'une culture organise en retour.
Ce que capturent les modèles de langage
Les grands modèles de langage franchissent une étape que ce récit rend soudain lisible. Le texte y est découpé en unités — les tokens, grammes contemporains — dont le modèle apprend, sur des corpus immenses, les régularités d'enchaînement. Ce qui est ainsi grammatisé n'est plus seulement la parole prononcée ou le comportement observable : c'est la formulation même — nos manières collectives d'enchaîner les idées, d'argumenter, de tourner une phrase. Des siècles d'usages de la langue, discrétisés et rendus rejouables à la demande.
C'est très exactement ce que décrivait, dès 2021, l'article le plus discuté de la critique des LLM. Emily Bender, Timnit Gebru, Angelina McMillan-Major et Margaret Mitchell y qualifiaient ces systèmes de « perroquets stochastiques » : des assembleurs de séquences linguistiques recombinées selon leurs probabilités d'association, « sans aucune référence au sens ». La formule a lancé une querelle sans fin : les machines comprennent-elles vraiment, ou font-elles semblant ?
Relue avec Stiegler, la description des autrices est rigoureusement juste — et la querelle qu'elle a déclenchée est mal orientée. Un perroquet stochastique, c'est une grammatisation intégrale : les grammes du langage sans l'expérience qui leur donnait sens. Mais la partition non plus ne comprend pas la musique — et elle la porte pourtant à travers les siècles. La question « la machine comprend-elle ? » est probablement indécidable ; elle est surtout seconde. La question première, celle dont dépendent nos décisions concrètes, porte sur nous : qu'advient-il des musiciens quand la partition se met à jouer toute seule ?
La question qui reste quand le débat s'éteint
Ce que l'histoire enseigne — et ce qu'elle ne garantit pas
L'histoire des grammatisations donne une indication précieuse : la perte initiale n'a jamais été le dernier mot. La mémoire vivante a reculé devant l'écriture, mais l'école a été inventée pour que chaque génération intériorise ce que les livres extériorisaient. Le solfège a suivi la partition. À chaque fois, le gain n'est pas venu de la technique seule : il est venu des institutions du soin — apprentissages, pratiques, transmissions — qu'une société a organisées autour d'elle.
Il faut cependant exposer l'objection la plus forte au réconfort que cette histoire procure : l'analogie a une limite. L'écriture conservait, la partition notait — les modèles de langage, eux, produisent. C'est la première grammatisation qui ne se contente pas d'enregistrer le flux : elle en génère de nouveaux, indéfiniment. Le précédent historique ne garantit donc rien, et quiconque vous promet que « ça s'est toujours bien passé » extrapole au-delà de ce que l'histoire autorise. Ce que le concept de Stiegler offre n'est pas une assurance : c'est une boussole — le point à surveiller reste le même qu'aux étapes précédentes, et il n'est pas dans la machine. Il est dans ce que nous cessons, ou continuons, d'exercer.
Le risque réel : déléguer sans intérioriser
Car le danger propre à cette étape se laisse maintenant formuler simplement : extérioriser la formulation sans plus rien intérioriser en retour. Rédiger toutes ses notes par la machine et perdre, mois après mois, la capacité de structurer une pensée par écrit ; produire dix fois plus de textes que personne ne relit ; laisser des équipes entières « écrire » sans que quiconque s'exerce encore. Stiegler a un nom pour cette dépossession — la prolétarisation, la perte des savoirs par leur délégation même — et elle mérite un épisode entier : ce sera le prochain.
L'autre voie : écrire en auteur
Mais l'extériorisation peut aussi s'accompagner du mouvement inverse. Notre espèce s'est toujours étendue par ses prothèses cognitives — c'est ce que nous nommons ici l'hybridation cognitive, et elle n'est pas une menace : elle est notre manière d'être intelligents. Le brouillon machine violemment retravaillé, contredit, réécrit jusqu'à ce qu'il dise ce que vous seul vouliez dire, peut aiguiser la pensée au lieu de l'endormir — comme le pianiste qui travaille avec la partition d'un autre et y forge son propre jeu.
J'écris moi-même avec des modèles de langage — ce texte a été préparé, discuté et contredit avec eux, et le site qui l'accueille assume cette transparence. L'exercice m'a appris où passe la vraie frontière : non pas entre écrire seul et écrire assisté, mais entre relire en auteur et relire en spectateur. Les paragraphes que je peux défendre phrase à phrase m'appartiennent, quelle qu'ait été la main qui a tenu le premier crayon ; ceux que je n'aurais pas su contredire ne m'ont jamais appartenu.
Le test de la partition
De cet épisode, emportez un outil : trois questions à se poser avant de déléguer une écriture — les vôtres ou celles de votre équipe.
- Saurais-je encore le faire sans ? Pas en principe : concrètement, cette semaine. Si la réponse devient non, la délégation s'est changée en dépossession.
- Est-ce que je relis en auteur ou en spectateur ? L'auteur peut défendre chaque phrase, repérer celle qui trahit sa pensée ; le spectateur trouve que « c'est bien écrit ». C'est la même différence qu'entre jouer et écouter.
- Qu'est-ce que j'apprends de cette délégation ? Une grammatisation bien vécue enseigne quelque chose sur son propre savoir — ne serait-ce qu'en révélant, par contraste, ce que la machine ne sait pas faire à votre place.
À l'échelle d'une organisation, les mêmes questions deviennent politiques : qu'est-ce qu'on grammatise, au profit de qui, et surtout — qui organise l'intériorisation en retour ? Les équipes qui instaurent des relectures collectives, des temps d'écriture sans assistance, des moments où l'on explique son texte, font exactement ce que l'école a fait pour l'écriture : les institutions du soin, à hauteur d'équipe.
Et il reste, comme toujours, ce que les grammes ne captureront pas : la pensée qui se cherche, le style en train de naître, l'événement d'une idée. L'improvisation, en somme — cette part du jeu qui ne figure sur aucune partition et que même l'enregistrement ne fixe pas. Elle n'est pas un supplément d'âme : c'est la réserve dans laquelle toute écriture nouvelle puise.
La partition ne joue pas toute seule
Trois millénaires de grammatisation n'ont pas tué la parole, la musique ni la pensée — mais ce ne fut jamais automatique : il a fallu, à chaque étape, des gens qui continuent de jouer et des institutions pour l'exiger. C'est la tâche qui nous revient, à hauteur d'équipe, d'école et de famille, face à la plus intime des captures.
Reste une question que cet épisode a volontairement laissée ouverte : que perdons-nous exactement, quand nous déléguons — et cette perte est-elle réversible ? Stiegler a construit pour elle son concept le plus incisif. Prochain épisode : la prolétarisation, ou ce que nous déléguons aux machines.