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Intelligences Plurielles

Philosophie appliquée de l'IAPenser les relations humain-IA au-delà des dichotomies

règle : θ = n × 137,508° · r = c√n · graine : pharmacologie-techniques

Fiche concept · Philosophie de la technique

Pharmacologie des Techniques

Approche philosophique qui considère toute technique comme un pharmakon, à la fois remède, poison et bouc émissaire : elle exige un soin (thérapeutique) pour maximiser ses effets curatifs et minimiser ses effets toxiques — plutôt que d'en faire l'exutoire de nos incuries collectives.

La pharmacologie des techniques est une approche développée par Bernard Stiegler qui étend le concept grec de pharmakon (remède/poison/bouc-émissaire) à l'ensemble du fait technique. Cette perspective affirme que toute technique est originairement et irréductiblement ambivalente : elle porte en elle à la fois un potentiel d'émancipation et d'aliénation, de construction et de destruction.

Cette ambivalence n'est pas accidentelle mais constitutive. L'écriture alphabétique, par exemple, peut être instrument de libération intellectuelle comme outil de contrôle ; le web peut favoriser la participation démocratique comme servir à l'exploitation des données personnelles. La pharmacologie comme discipline tente d'appréhender "par le même geste" ce double aspect, se situant ainsi au-delà de l'alternative entre techno-enthousiasme naïf et techno-phobie paralysante.

Stiegler tient d'ailleurs le troisième sens du mot grec pour indissociable des deux premiers : le pharmakos, c'est le bouc émissaire — la victime expiatoire chargée des maux de la cité. "En principe, un pharmakon doit toujours être envisagé selon les trois sens du mot : comme poison, comme remède et comme bouc-émissaire (exutoire)", précise le vocabulaire d'Ars Industrialis, le groupe de réflexion qu'il a fondé. Ce troisième sens décrit une tentation contemporaine massive : accuser la technique elle-même — "c'est la faute des écrans", "c'est la faute de l'IA" — pour s'épargner l'examen de l'incurie qui ne sait pas en tirer un parti curatif. La technophobie n'est alors plus une critique de la technique : c'est une opération de déresponsabilisation qui fait du pharmakon l'exutoire de nos démissions collectives.

Pour Stiegler, cette condition pharmacologique exige une "thérapeutique" : un ensemble de prescriptions, de savoirs et de pratiques collectives permettant de "prendre soin" des techniques — c'est-à-dire de maximiser leurs effets de remède et de limiter leur toxicité. Cette thérapeutique s'inscrit dans ce qu'il nomme l'organologie générale, qui étudie les relations transductives entre trois niveaux : organes psychosomatiques (corps), organes artificiels (techniques) et organisations sociales (institutions).

Nécessité conceptuelle : Ce concept permet de dépasser l'impasse du débat entre technophilie et technophobie. Face à l'IA, il offre un cadre pour penser simultanément les potentiels émancipateurs (augmentation cognitive, démocratisation du savoir) et les toxicités (prolétarisation de la pensée, exploitation attentionnelle), sans tomber dans la naïveté ou le catastrophisme — ni dans la facilité du bouc émissaire.

Ce que ce concept n'est pas

  • Pas un relativisme technique : Affirmer que toute technique est pharmakon ne signifie pas que toutes sont équivalentes ou que le "dosage" est toujours possible.
  • Pas une neutralisation de la critique : L'approche pharmacologique ne neutralise pas le jugement politique mais déplace la question (de "pour ou contre" vers "comment soigner").
  • Pas une recette : La pharmacologie ne fournit pas de solutions toutes faites mais un cadre d'analyse exigeant un travail collectif de prescription.
  • Paternalisme technocratique : Qui prescrit la thérapeutique ? Qui définit le bon dosage remède/poison ? Risque si la pharmacologie n'est pas démocratiquement définie.
  • Optimisme technologique masqué : Croire que tout pharmakon peut toujours être "soigné" avec les bonnes pratiques.
  • Complexité paralysante : L'appareil conceptuel dense (organologie-pharmacologie-grammatisation-prolétarisation) peut sembler hermétique et difficile à opérationnaliser.

Exemples

L'écriture alphabétique

Cas fondateur étudié par Platon puis Derrida. L'écriture peut servir à l'émancipation intellectuelle (accès au savoir, démocratisation, transmission transgénérationnelle) comme à l'aliénation (contrôle bureaucratique, propagande, affaiblissement de la mémoire vivante). Platon la critiquait déjà comme pharmakon dans le Phèdre.

L'intelligence artificielle générative

Les LLMs et IA de recommandation constituent un cas pharmacologique par excellence : peuvent servir l'augmentation cognitive (assistance à la recherche, démocratisation des savoirs) ou la prolétarisation des activités de pensée (délégation excessive, perte de capacités critiques). Risque de "massification de l'art" et exploitation industrielle des ressources symboliques.

Les réseaux sociaux

Dispositif pharmacologique exemplaire : permettent la participation démocratique ET exploitent les données personnelles via marketing ciblé et algorithmes de recommandation captant l'attention. Les plateformes veulent devenir "LA rétention tertiaire de nos rétentions secondaires".

contre-exempleContre-exemple : L'énergie nucléaire

Cas limite illustrant que certains pharmaka peuvent être trop toxiques pour être "soignés" de manière satisfaisante. La toxicité potentielle (catastrophe, déchets millénaires) peut rendre impossible toute mise en œuvre positive suffisante. Montre les limites de l'approche pharmacologique face à certaines techniques.

Le concept en détail

Pharmakon (triple sens)

Concept grec central hérité de Platon via Derrida, signifiant simultanément : (1) remède — capacité curative, (2) poison — potentiel destructeur, (3) bouc-émissaire — mécanisme de projection de la toxicité sur un objet. Toute technique possède ces trois dimensions indissociables. Stiegler cite : "Il n'y a pas de simple pharmakon."

Ambivalence originaire

La dualité remède/poison n'est pas un effet secondaire ou une conséquence mais la nature même de la technique. Elle ne peut être "résolue" définitivement mais doit être constamment "soignée" (gérée, régulée, prescrite). C'est "à la fois" remède et poison — simultanéité, non succession.

Rétentions tertiaires / Hypomnémata

Les techniques sont des supports extérieurs de mémoire (rétentions tertiaires) qui permettent la transmission transgénérationnelle. Ces hypomnémata (écriture, livre, numérique) conditionnent nos mémoires individuelles (rétentions primaires et secondaires). Enjeu de pouvoir majeur : "De Google à Flickr, tous les grands acteurs du web veulent être LA rétention tertiaire de nos rétentions secondaires."

Grammatisation

Processus de discrétisation et de reproduction technique des comportements humains (gestes, langues, calculs). La grammatisation permet la reproductibilité mais entraîne aussi la prolétarisation — perte de savoirs — lorsqu'elle n'est pas accompagnée d'une thérapeutique appropriée.

Prolétarisation généralisée

Processus de dépossession des savoirs résultant de l'automatisation technique non-soignée. Ne concerne plus seulement le savoir-faire (ouvrier) mais aussi le savoir-vivre (consommateur) et le savoir-penser (cognitariat numérique). Extension du concept marxien à l'ensemble de la société.

Organologie générale

Cadre théorique articulant trois niveaux organologiques en relations transductives (selon Simondon) : organes physiologiques, organes techniques (prothèses), organisations sociales. La pharmacologie est la praxis de cette organologie — son application pratique et politique.

Thérapeutique / Soin

Ensemble de prescriptions et pratiques collectives visant à "doser" le pharmakon — maximiser le remède, limiter le poison. "Le pharmakon est à la fois ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut prendre soin." Nécessite une économie du soin (économie = prise en soin de l'oikos).

Pour aller plus loin

  • Bernard Stiegler (1994) La Technique et le Temps, 3 tomes (1994-2001)œuvre fondatrice — notion de rétention tertiaire
  • Bernard Stiegler (2010) Ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue : De la pharmacologie (Flammarion)ouvrage de référence sur la pharmacologie
  • Bernard Stiegler (2018) Qu'appelle-t-on panser ? (Les Liens qui Libèrent)développement de la dimension thérapeutique
  • Jacques Derrida (1972) La Pharmacie de Platon (dans La Dissémination, Seuil)source du concept de pharmakon
  • Anne Alombert (2025) Pharmacologie de l'intelligence artificielleapplication contemporaine à l'IA
  • Ars Industrialis Vocabulaire et développements collectifs
  • Généalogie intellectuelle : Platon (Phèdre) → Derrida (La Pharmacie de Platon) → Stieglerinfluences : Simondon, Leroi-Gourhan, Husserl, Foucault, Winnicott

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