Fiche concept · Philosophie de la technique / Phénoménologie
Rétention Tertiaire
Traces de mémoire externalisées dans les supports techniques (écriture, enregistrement, numérique) qui conditionnent nos mémoires individuelles et permettent la transmission transgénérationnelle du savoir.
La rétention tertiaire est un concept développé par Bernard Stiegler qui étend la phénoménologie husserlienne de la conscience temporelle. Husserl distinguait la rétention primaire (perception immédiate liant les éléments successifs — par exemple, retenir la note précédente pour percevoir une mélodie) et la rétention secondaire (souvenir, mémoire interprétative façonnée par l'expérience passée). Stiegler ajoute un troisième niveau : les rétentions tertiaires, qu'il qualifie d'épiphylogénétiques car elles se situent hors de la mémoire biologique.
Les rétentions tertiaires sont des supports techniques extérieurs — écriture, livres, enregistrements, numérique — qui permettent de fixer, stocker et transmettre la mémoire au-delà de l'individu et des générations. Elles constituent la condition de possibilité de la culture et de l'histoire humaine. L'humain est "originairement technique" précisément parce que sa mémoire est toujours déjà externalisée dans des supports.
L'enjeu contemporain est crucial : les plateformes numériques (Google, réseaux sociaux, LLMs) cherchent à devenir "LA rétention tertiaire de nos rétentions secondaires" — c'est-à-dire à contrôler ce que nous mémorisons et comment nous interprétons notre expérience. Qui contrôle les rétentions tertiaires contrôle l'attention et, ultimement, la conscience collective.
Nécessité conceptuelle : Ce concept permet de comprendre pourquoi les technologies de mémoire (de l'écriture aux LLMs) ne sont jamais neutres mais constituent des enjeux de pouvoir fondamentaux. Il fournit le cadre théorique pour penser une politique de la mémoire collective face aux plateformes numériques.
Ce que ce concept n'est pas
- Pas un rejet de la technique : L'humain est "originairement technique" — il n'y a pas de mémoire "pure" antérieure aux supports.
- Pas un déterminisme technologique : Les rétentions tertiaires conditionnent mais ne déterminent pas mécaniquement la conscience.
- Pas une nostalgie de l'oral : Stiegler ne valorise pas une mémoire "vivante" contre une mémoire "morte" — cette opposition est dépassée.
- Surestimer le pouvoir des supports : Les individus conservent une capacité de résistance et de réappropriation critique des rétentions tertiaires.
- Confondre avec "mémoire externe" : La rétention tertiaire n'est pas simplement du stockage — elle transforme activement ce qu'elle conserve.
- Ignorer les rétentions tertiaires non-numériques : L'architecture, les rituels, les institutions sont aussi des rétentions tertiaires.
Exemples
La mélodie et le disque
Exemple pédagogique de Stiegler pour expliquer les trois niveaux. Écouter une mélodie mobilise la rétention primaire (lier les notes successives), la rétention secondaire (interpréter selon nos souvenirs musicaux), et potentiellement une rétention tertiaire (le disque qui fixe et transmet la mélodie au-delà de l'instant).
Les LLMs comme rétentions tertiaires
Les modèles de langage constituent une nouvelle forme de rétention tertiaire : mémoire collective externalisée, entraînée sur les traces écrites de l'humanité. Enjeu crucial : ces systèmes sont contrôlés par quelques acteurs (OpenAI, Google, Anthropic) qui façonnent ce que nous pouvons "nous souvenir" collectivement.
Les algorithmes de recommandation
"De Google à Flickr, tous les grands acteurs du web veulent être LA rétention tertiaire de nos rétentions secondaires." Les algorithmes décident ce qui mérite notre attention, façonnant notre mémoire sélective et notre interprétation du monde.
contre-exempleContre-exemple : La mémoire purement biologique
Les animaux non-humains possèdent des rétentions primaires et secondaires mais pas de rétentions tertiaires (pas de supports techniques de mémoire transgénérationnelle). C'est l'absence d'épiphylogenèse qui les distingue de l'humanité "originairement technique".
Le concept en détail
Rétention primaire (Husserl)
Mémoire immédiate qui retient l'instant précédent pour percevoir une continuité. L'exemple canonique est la mélodie : nous retenons la note précédente pour entendre une séquence musicale plutôt que des sons isolés. Sans rétention primaire, pas de perception du flux temporel — nous serions enfermés dans un éternel présent atomisé.
Rétention secondaire (Husserl)
Souvenir, mémoire interprétative façonnée par l'expérience passée. La même mélodie est perçue différemment selon nos écoutes antérieures, nos associations affectives, notre culture musicale. Les rétentions secondaires sélectionnent et filtrent ce qui est retenu des rétentions primaires — elles constituent notre singularité mémorielle.
Rétention tertiaire (Stiegler)
Mémoire externalisée dans des supports techniques. Le disque, le livre, le fichier numérique conservent et transmettent la mémoire au-delà de la vie individuelle. Cette externalisation est la condition de la culture et de l'histoire. Mais les rétentions tertiaires ne sont pas neutres : elles conditionnent en retour nos rétentions primaires et secondaires.
Épiphylogenèse
Terme forgé par Stiegler (épi-phylo-genèse : "hors de la lignée") pour désigner cette mémoire technique située hors de la vie biologique. Distincte de la mémoire génétique (phylogenèse) et individuelle (ontogenèse), l'épiphylogenèse constitue un troisième type de mémoire proprement humain — ce qui fait de l'homme un être "originairement technique".
Hypomnémata
Terme grec repris de Foucault désignant les supports de mémoire externe (carnets, registres, bibliothèques). Platon critiquait l'écriture comme hypomnèse (mémoire morte, extérieure) opposée à l'anamnèse (pensée vivante, intérieure). Stiegler dépasse cette opposition binaire : toute mémoire humaine est toujours déjà médiée par des supports techniques.
Conditionnement réciproque
Les rétentions tertiaires ne sont pas de simples réceptacles passifs : elles conditionnent activement nos rétentions primaires et secondaires. Le support technique façonne ce que nous percevons et mémorisons. Le passage de l'oral à l'écrit, puis au numérique, transforme fondamentalement notre conscience temporelle et notre rapport au monde.
Pour aller plus loin
- Bernard Stiegler (1994) La Technique et le Temps, 1. La Faute d'Épiméthée (Galilée) — introduction du concept
- Bernard Stiegler (1996) La Technique et le Temps, 2. La Désorientation (Galilée) — développement phénoménologique
- Bernard Stiegler (2001) La Technique et le Temps, 3. Le temps du cinéma (Galilée) — application aux médias
- Edmund Husserl (1905) Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps — source des rétentions primaires et secondaires
- André Leroi-Gourhan (1964) Le Geste et la Parole (Albin Michel) — extériorisation de la mémoire