Fiche penseur · Philosophie des techniques, Phénoménologie, Philosophie politique
Bernard Stiegler
Philosophe français des techniques, penseur du pharmakon : toute technologie est à la fois poison et remède. Son œuvre offre l'un des cadres les plus puissants pour penser ce que le numérique — et l'IA — font à l'attention, au savoir et au désir.
Le parcours de Bernard Stiegler ne ressemble à aucun autre dans la philosophie contemporaine. Incarcéré pour braquage à main armée, il découvre la philosophie en prison, dans la lecture de Husserl et de Derrida, et y rédige les premières ébauches de ce qui deviendra son œuvre monumentale, La Technique et le Temps. Libéré, il soutient sa thèse sous la direction de Jacques Derrida, dirige l'IRCAM puis le développement culturel du Centre Pompidou, et fonde en 2005 le groupe de réflexion Ars Industrialis. Cette trajectoire n'est pas une anecdote : elle dit quelque chose de sa philosophie, née d'une expérience de privation — de monde, de technique, de mémoire — transformée en question.
Le poison, le remède — et le bouc émissaire
Au cœur de sa pensée, un concept hérité de Derrida : le pharmakon. En grec ancien, le mot désigne à la fois le poison et le remède. Toute technique, soutient Stiegler, possède cette double face : elle désactive et active des capacités humaines, elle fait perdre des savoirs et en rend d'autres possibles. L'écriture affaiblit la mémoire vivante — Platon s'en alarmait déjà — mais elle rend possibles le droit, la science, la littérature.
Stiegler retient d'ailleurs un troisième sens du mot grec, indissociable des deux premiers : le pharmakos, c'est le bouc émissaire — la victime expiatoire chargée des maux de la cité. Quand une société ne sait pas prendre soin de ses techniques, elle finit par les accuser : « c'est la faute des écrans », « c'est la faute de l'IA ». Le pharmakon devient alors l'exutoire d'une incurie collective — et la critique de la technique, une manière de ne pas s'examiner soi-même.
Ce cadre interdit les deux postures les plus confortables face au numérique : la technophobie, qui ne voit que le poison, et la technophilie, qui ne voit que le remède. Il oblige à poser une question plus difficile : à quelles conditions une technologie donnée soigne-t-elle plutôt qu'elle n'empoisonne ?
L'humain, originairement technique
Stiegler radicalise cette intuition : la technique n'est pas un outil que l'humain aurait inventé après coup — elle est constitutive de l'humanité. Aux souvenirs que porte notre conscience (rétentions primaires et secondaires, dans le vocabulaire de Husserl), il ajoute les « rétentions tertiaires » : la mémoire externalisée dans les supports techniques — l'écriture, l'enregistrement, le numérique. Nos façons de percevoir, de nous souvenir, de désirer sont façonnées par ces supports. Changer de support de mémoire, c'est changer d'humanité.
D'où l'enjeu de ce qu'il appelle la « prolétarisation généralisée » : après le savoir-faire de l'ouvrier capté par la machine industrielle, c'est le savoir-vivre du consommateur, puis les capacités de penser et de décider, que les technologies contemporaines tendent à court-circuiter. Non par complot, mais par économie : capter l'attention rapporte davantage que la cultiver.
Ce qu'il nous aide à penser
Face à l'intelligence artificielle, Stiegler fournit un cadre d'une actualité saisissante. Les systèmes génératifs sont des rétentions tertiaires d'une puissance inédite : ils externalisent non plus seulement la mémoire, mais la formulation même. La question pharmacologique se pose à leur endroit avec une urgence particulière : dans quelles conditions augmentent-ils nos capacités de penser, et dans quelles conditions les atrophient-ils ?
Sa notion de « circuits longs d'individuation » — ces processus lents par lesquels une personne ou un collectif se singularise, apprend, mûrit — nomme précisément ce que le court-termisme algorithmique menace. Cultiver ces circuits longs, réapproprier les technologies au service de l'attention et du désir plutôt que de leur captation : c'est le programme d'une « politique industrielle de l'esprit » que Stiegler n'a cessé de défendre, jusqu'à sa mort en 2020.
La pensée centrale
L'humain est « originairement technique » — la technique n'est pas un ajout externe mais constitutive de l'humanité elle-même (épiphylogenèse). Cette condition prothétique implique que chaque nouvelle technique transforme ce que signifie être humain. Face à la disruption numérique qui court-circuite les « circuits longs d'individuation », il faut développer une « politique industrielle de l'esprit » : réapproprier les technologies pour cultiver attention, savoir et désir plutôt que les prolétariser. ---
Œuvres majeures
La Technique et le Temps, 1 : La Faute d'Épiméthée (1994) — Thèse de doctorat. Fonde le projet philosophique : le rôle de la technique a été refoulé dans l'histoire de la philosophie. La technique comme mémoire organisée est constitutive de la temporalité humaine.
La Technique et le Temps, 2 : La Désorientation (1996) — Développe la thèse de la 'constitution cinématographique de la conscience' et la condition prothétique de l'humain.
La Technique et le Temps, 3 : Le temps du cinéma et la question du mal-être (2001) — Analyse des industries culturelles et du mal-être contemporain.
De la misère symbolique, 1 : L'époque hyperindustrielle (2004) — Critique de la misère symbolique produite par les industries culturelles.
De la misère symbolique, 2 : La catastrophe du sensible (2005) — Suite de l'analyse de la catastrophe esthétique.
Mécréance et Discrédit (4 volumes) (2004) — Série sur les conséquences destructrices de l'organisation industrielle sur les modes de vie.
Pour une nouvelle critique de l'économie politique (2009) — Relecture de Marx à l'aune de la prolétarisation généralisée.
Pharmacologie du Front National (2013) — Analyse pharmacologique du populisme.
Dans la disruption : Comment ne pas devenir fou ? (2016) — Analyse du court-termisme et de la disruption numérique.
Qu'appelle-t-on panser ? (2 volumes) (2018) — Dernière grande œuvre sur le soin et la pensée à l'ère Anthropocène.
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